Treize escargots m’ont apprivoisée

Au printemps 2024, j’avais semé quelques graines de fleurs et mis quelques plants d’aromatiques, dans des pots, placés dans le petit jardin attenant à mon appartement, en rez-de-chaussée surélevé. Je voyais, avec délice, de tendres pousses sortir du terreau.


Et tous furent bientôt la cible d’attaques de gros escargots et de toutes petites limaces grises. Le matin, ou le soir en rentrant du travail, je constatais les dégâts : les coupables ne dormaient jamais bien loin, repus de leur festin. Jamais je n’ai envisagé d’utiliser de granulés tueurs — pour des raisons de valeurs personnelles.


Je m’étais renseignée sur des techniques “naturelles” plus ou moins efficaces, pour m’en débarrasser, sans rien trouver de vraiment satisfaisant.


Alors, patiemment et inlassablement, je collectais les bestioles et les jetais, le plus doucement possible, un peu plus bas, devant le mur qui surélève mon jardinet, dans un espace herbeux planté de quelques arbres.
Mais le lendemain matin, ils étaient revenus, endormis près des pots, après avoir festoyé une fois de plus.

Un jour, passant devant la façade, j’ai vu trois gros escargots en train de grimper sur mon mur ! La moutarde a commencé à me monter au nez.

Animée d’un mélange de colère et de sens pratique, j’en suis arrivée à une conclusion simple : puisque je ne suis pas végétarienne, et que cela me pose parfois un problème moral, autant aller au bout du raisonnement.

Je me dis souvent que si je veux continuer à manger de la viande, je devrais au moins être capable d’imaginer tuer un poulet.
J’adore la saucisse sèche, mais je ne suis pas encore prête à imaginer tuer un cochon et le transformer en saucisse.
Alors, puisque j’aime aussi les escargots au beurre persillé, j’ai décidé que j’allais les collecter, les “préparer” … et les manger.
Au moins, cela réglerait en partie le problème, je n’aurai plus que les limaces à gérer.
Et, me disais-je, ce serait une petite étape franchie sur le chemin de la responsabilisation et de l’autonomie.

J’ai donc commencé par faire des recherches sur Internet. Puis j’ai collecté les escargots de mon jardin. Finalement, je n’en avais trouvé que treize.
J’ai réalisé que pour une entrée pour une tablée, il fallait bien plus de vies sacrifiées, mais cela ne m’a pas arrêtée.

Je les ai mis dans un saladier en verre, avec du thym, du romarin, un peu de farine, et — initiative personnelle — quelques feuilles de laitue. Car j’étais sûre de faire plaisir. J’ai couvert le tout d’un couvercle aéré, lesté d’un poids, car les escargots, figurez-vous, savent très bien soulever un couvercle.
Ils devaient jeûner quinze jours. Quinze jours !

Deux jours plus tard, j’ai trouvé leur environnement franchement répugnant.
J’ai tout lavé, tout changé, ajouté à nouveau du thym, du romarin, de la farine, et cette fois, quelques épluchures de concombre. Car j’étais sûre de faire plaisir.
L’idée du jeûne était de leur faire avaler des aliments “propres”, non toxiques pour l’humain.
J’ai répété l’opération trois fois encore : nous étions alors au huitième jour.

Trouvant le temps long, j’ai relu attentivement la suite de la procédure.
Et là, j’ai vu qu’il faudrait ensuite les asperger de gros sel pour les faire baver, durant deux jours, puis les plonger dans une eau très vinaigrée pour les faire dégorger, je ne sais plus combien d’heure.
À ce moment-là, j’ai commencé à trouver la démarche terriblement cruelle.
J’ai cherché sur Internet s’ils survivent à tout cela. Un site m’a répondu que oui : ils ne mouraient qu’au moment d’être plongés dans l’eau bouillante. Et là, quelque chose s’est fissuré.
Je n’avais plus envie d’être cette personne-là, celle qui torture des animaux pour les manger.

Une émotion de culpabilité profonde m’a envahie. Je me suis sentie comme un monstre. J’ai eu peur de moi-même. J’ai libéré mes escargots.
Ces animaux que je tenais captifs depuis huit jours, à qui je nettoyais la couche et que je nourrissais tous les deux jours avec de bonnes choses.
Je les ai déposés dans l’herbe devant chez moi, j’ai tout nettoyé, et je me suis promis de ne jamais raconter cette histoire à personne.

Le lendemain matin, quand j’ai tiré mes rideaux — car au printemps je ne ferme plus mes volets roulants — quelle ne fut pas ma surprise de voir, sur la vitre de ma baie vitrée, une bonne dizaine d’escargots !
Ils escaladaient la paroi, sans doute avec le projet de revenir chez moi… pour retrouver les friandises que je leur avais données pendant huit jours.
Même si j’étais bonne pour nettoyer les vitres, le spectacle m’a fait rire.

Comme je suis d’un naturel curieux, j’ai poursuivi mes recherches.
J’ai découvert que les escargots et les limaces jouaient un rôle précieux dans les jardins et les espaces moins domestiqués : ils se nourrissent de préférence de ce qui est abîmé.
Ils privilégient les végétaux “pourris” ou “moisis”, ceux déjà grignotés par des champignons invisibles leur sont plus faciles à avaler.
En les digérant puis en rejetant une partie, ils enrichissent le sol de nutriments : ils participent ainsi pleinement à la continuité du vivant.
À force de vouloir trop bien entretenir mon jardinet, en retirant les feuilles abîmées et les tiges mortes, je les avais tout simplement privés de nourriture.
Alors, ils avaient fait ce qu’ils font dans cette situation : ils s’étaient rabattus sur ce qu’il leur restait de plus tendre et de plus accessible — mes jeunes pousses.

J’ai alors décidé d’essayer une autre approche.
Quand j’épluchais des légumes, je mettais de côté ce qui pouvait leur convenir, et je déposais ces restes dans deux ou trois petites coupes en terre, placées à différents endroits du jardin.
La première fois, c’était du concombre. J’ai déposé dans deux coupes, les épluchures d’un concombre entier !

Le lendemain matin, tout — ou presque — avait disparu. À leur place, dans les coupes, dormaient tranquillement quelques gros escargots et de toutes petites limaces.
La veille, j’avais d’ailleurs déposé ces épluchures sous le regard d’un témoin sceptique ; j’ai exigé qu’il vienne constater la scène.
Il a eu la même réaction que moi : un mélange de surprise et d’émerveillement.
Cette méthode fonctionnait.

Depuis, pour préserver mes jeunes pousses, j’alimente leurs mangeoires.
Je dépose régulièrement, dans de petites coupes, des épluchures choisies avec soin.
J’ai appris leurs goûts : la courgette passe, mais leur véritable péché mignon, c’est le concombre. La laitue, ils en raffolent. Les carottes et la pomme, ils les préfèrent un peu flétries, presque “compostées” ; alors ils attendent un peu avant de s’en régaler.
Et les restes de champignons leur plaisent aussi beaucoup.

C’est très agréable de vivre en paix avec eux. Et cela vaut pour les limaces.
Ils ne touchent plus aux jeunes pousses, tant que je n’oublie pas de les nourrir.
Mon jardin va bien, et j’ai cessé de mener cette guerre absurde contre eux.

Ce n’est pas une histoire que je peux raconter à tout le monde.
Je ne la confie qu’à des personnes en qui j’ai confiance — confiance dans le fait qu’elles ne me jugeront pas : ni pour avoir, un jour, envisagé de manger ces escargots, ni pour maintenant penser à les nourrir.

J’ai la chance de connaître un certain nombre de personnes de confiance, et les quatre ou cinq fois où l’occasion s’est présentée — parce que nous parlions d’un sujet proche et que je me sentais en sécurité — le partage de cette histoire a toujours été un plaisir. Elle a toujours créé une forme de joie.

C’est une histoire qui finit bien, et aujourd’hui, c’est à vous que je la confie.